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Vers une appropriation politique de la complexité : nouveaux concepts, nouveaux outils pour la transformation sociale

Première partie : des processus complexes

jeudi 15 mai 2008, par Janine Guespin

Autant l’emploi du terme ’complexe’ est fréquent, autant sa signification reste vague, et tend souvent à se confondre avec celle du mot compliqué (terme démobilisateur s’il en est). Pourtant ce terme a acquis, avec les récentes découvertes des sciences de la nature, une densité qui le rend incontournable. La principale difficulté pour en préciser la signification est l’impossibilité d’une définition unique. Un processus complexe est un processus qui possède plusieurs des propriétés d’une liste ouverte.

Cette liste est ouverte parce qu’il n’est pas évident que toutes les propriétés aient encore été découvertes, et aussi parce que les scientifiques des différents champs qui s’occupent de processus complexes ne la constituent pas exactement de la même manière. Et pourtant, tous ces scientifiques, qu’ils proviennent de sciences de la nature, des mathématiques, ou des sciences de l’homme et de la société ont bien le sentiment de parler de la même chose lorsqu’ils évoquent les systèmes complexes.

Les propriétés de cette liste ont comme caractéristique essentielle d’être ‘non intuitives’, c’est à dire différentes des propriétés des systèmes étudiés auparavant. Ces propriétés sont nouvelles pour plusieurs raisons. D’une part elles affectent des éléments dont les interactions sont ‘non linéaires’, c’est à dire qu’il n’y a ni proportionnalité, ni additivité dans ces interactions (cf. note 6, première partie). À la place, une série de comportements que les mathématiciens, les physiciens et les informaticiens commencent à bien connaître, mais qui sont loin d’être passés dans le domaine public. D’autre part elles résultent aussi du fait qu’un grand nombre de processus complexes comprennent de très nombreux éléments en interaction, si bien qu’il n’est pas possible d’analyser mathématiquement toutes ces interactions, et qu’il faut utiliser des méthodes plus globales (essentiellement la simulation par ordinateur) pour les étudier, les comprendre et/ou en prédire l’évolution.

Que ce soit à cause des interactions non linéaires, ou à cause de l’enchevêtrement d’interactions multiples (et d’ailleurs non linéaires), les systèmes complexes sont dits émergents parce que les propriétés globales ne sont pas présentes dans les éléments qui les constituent, mais résultent précisément de ces interactions complexes, que celles-ci soient ou non analysables mathématiquement. L’émergence possède la plupart du temps un caractère inattendu. Les nouvelles propriétés sont rarement prédictibles même s’il est quelque fois possible de déterminer l’ensemble des comportements (prévisibles) parmi lesquels se situera celui du processus en cours, ce que l’on nomme déterminisme non prédictible [1]. Pour la clarté de mon exposé je distinguerai les comportements prévisibles (lorsque l’on peut prévoir les multiples comportements possibles d’un processus) des comportements prédictibles (qui sont donc uniques). Dans un système complexe, l’issue d’une dynamique peut être prévisible ou non, elle sera rarement prédictible.

Il n’est pas question ici de présenter les études mathématiques qui ont permis de caractériser les comportements complexes, mais simplement de présenter cette liste ‘non fermée’, et de l’illustrer à partir d’un exemple concret.

Des propriétés non intuitives, une liste non exhaustive

Est complexe est un processus [2] dont les transformations se font sous l’influence des relations, non linéaires, et souvent contradictoires entre les acteurs.

Est complexe un processus dont les transformations ont plusieurs causes.

Est complexe un processus dont les transformations sont émergentes, c’est à dire qu’elles sont inattendues, qu’elle ne découlent pas directement de celles des éléments constitutifs.

Est complexe un processus où des transformations importantes peuvent provenir de causes minuscules, alors que des causes importantes peuvent n’avoir aucun effet [3].

Est complexe un processus dont les transformations impliquent ce que l’on nomme tantôt cercles vicieux tantôt cercles vertueux, qui représentent des ‘rétroactions’ des causes les unes sur les autres.

Est complexe un processus dont l’issue n’est pas fatale. Il y a plusieurs issues possibles. (Qui, elles, sont prévisibles dans les cas où l’on peut modéliser ou simuler le processus).

Est complexe un processus où se produit de l’auto organisation, organisation collective cohérente sans ‘chef d’orchestre’, sans décision préalable et surplombante

Est complexe un processus qui peut être simple, avec très peu d’éléments et d‘interactions [4], ou très compliqué avec des millions d’éléments en interaction.

Cette liste, il faut s’en souvenir, n’est pas exhaustive, et un processus complexe, s’il possède souvent plusieurs des caractéristiques énoncées, les possède rarement toutes.

Un exemple de processus complexe, l’évolution du CIUN

Pour des raisons circonstancielles, j’ai choisi d’étudier, comme exemple de processus complexe dans le champ de la transformation sociale, le fonctionnement du collectif d’initiative unitaire national (CIUN), qui, de mai à décembre 2006, a coordonné et géré une tentative de rassemblement antilibéral en vue de candidatures aux élections de 2007 [5].

Rassemblé autour d’un appel (dit du 11 Mai), ce collectif était constitué d’une quarantaine de membres dont certains représentaient des partis signataires d’importance très inégale (le PCF, les alternatifs, Alternative citoyenne), d’autres représentaient des minorités de partis (la LCR, les verts), d’autres enfin intitulés ‘personnalités’ n’avaient pas de statut de représentation. L’objectif affirmé dans l’appel était de susciter des candidatures unitaires antilibérales pour les élections, et une dynamique populaire pour les soutenir. L’appel mentionnait aussi la ‘pérennisation’ de l’union ainsi trouvée, et ce terme vague était décliné de manière très différente (mais jamais explicitée) par les divers participants. Enfin, le CIUN devait susciter la création partout en France de collectifs unitaires locaux (CUALs), chargés de mettre en œuvre cette dynamique populaire … mais les rapports entre le CIUN et les collectifs n’étaient pas précisés, et les participants en avaient là encore des conceptions très diverses. Au final, le résultat a été un échec en ce qui concerne les candidatures unitaires, et ce résultat, que personne n’a voulu, était donc émergent , résultant des interactions entre les constituants. Le fonctionnement du CIUN peut donc être vu comme un processus complexe suffisamment restreint et circonscrit dans le temps pour en faciliter l’étude.

Voyons donc si des propriétés de la liste ci-dessus peuvent le concerner.

Est complexe un processus dont les transformations se font sous l’influence des relations, non linéaires, et souvent contradictoires entre les acteurs (un processus dialectique est complexe). Ces ‘transformations’ peuvent être ici représentées par les étapes, les phases du bref fonctionnement de ce comité.

Pour cerner l’essentiel des interactions à l’œuvre lors de ce processus, j’ai interviewé 17 membres du CIUN aussi divers que possible, en leur demandant de nommer et décrire ces phases, et de donner leur avis sur les interactions, entre les membres, et entre le CIUN et les collectifs locaux … En se limitant aux transformations internes (c’est à dire sans prendre en compte le rôle des collectifs locaux et de la société), on peut distinguer essentiellement trois phases, marquées chacune par une des trois AG regroupant les délégations des collectifs locaux qui devaient valider (ou corriger) les actes du CIUN. La première phase a permis d’établir une charte ‘ambition et stratégie’ qui situait le mouvement antilibéral en opposition au social-libéralisme mais pas au PS per se. Cette phase a impliqué des interactions contradictoires entre LCR et PRS, et a conduit à un compromis largement majoritaire mais rejeté par la majorité de la LCR et sur lequel PRS s’est abstenu. La deuxième phase a conduit à l’élaboration d’un programme, ‘les 125 propositions’. Du point de vue du fonctionnement et des interactions, ce programme a résulté, pour partie d’une addition des programmes des composantes en présence (ce qui n’a rien de complexe). Mais pour partie, là où des contradictions existaient entre ces composantes (la question du nucléaire par exemple) plus que d’un compromis (qui aurait consisté à prendre le commun entre ces positions contradictoires, ou à l’extrême à supprimer la question), il y a eu un consensus , où certaines propositions nouvelles (un référendum sur la question du nucléaire après un grand débat national) ont émergé au cours de la discussion pour surmonter les interactions divergentes. Enfin la troisième phase qui aurait dû conduire au choix d’une candidature unitaire pour l’élection présidentielle a échoué, les interactions entre les composantes du CIUN s’étant, sur ce sujet très politicien, transformées en rejets mutuels et en rapports de force. C’est cette phase qui fera l’objet des études présentées ci-dessous.

Est complexe un processus dont les transformations ont généralement plusieurs causes . Dans le cas étudié, on a vu que les transformations elles-mêmes ont été diverses au cours du temps. Mais il n’est pas possible de comprendre l’échec final en restant à l’intérieur du CIUN (qui n’était pas un système fermé) et sans prendre en compte l’ensemble des acteurs du processus. Très brièvement, on peut mettre en évidence trois séries de causes elles même inter-agissantes : le fait que les membres du CIUN se soient bloqués sur la défense de ‘leur’ candidat, ce qui, bien au-delà du seul problème de la personne correspondait aux positions contradictoires des uns et des autres concernant l’objectif du rassemblement. Ces positions ont été d’autant plus tranchées que, ‘deuxième cause’, le PCF était devenu, suite au retrait de la LCR et à celui plus discret de PRS, la seule formation politique importante du rassemblement, ce qui d’une part, motivait certains des dirigeants communistes à pousser la candidature de leur secrétaire générale, et d’autre part et là encore de façon contradictoire, accentuait le refus, voire l’agressivité de ceux qui avaient peur d’un leadership de ce parti. La troisième cause a tenu à l’absence de la dynamique populaire souhaitée, elle-même cause et conséquence de la désunion, et du rétrécissement de l’arc des forces. Ici, non seulement il y a plusieurs causes mais elles interagissent et rétroagissent les unes sur les autres.

Est complexe un processus dont les transformations sont souvent émergentes, c’est à dire qu’elles sont inattendues . J’ai déjà mentionné comment l’échec de la candidature, qui n’a été voulu par personne, a été un résultat émergent. Et comment une partie des 125 propositions a émergé de la discussion entre des participants aux positions opposées. Mais il y a plus. La rupture de l’union a eu des répercussions très importantes dans l’opinion de gauche, et les très mauvais résultats de toute la gauche à l’élection présidentielle sont peut-être un résultat émergent, inattendu et de très longue portée du fonctionnement de ce processus complexe, dont la complexité n’a pas assez été prise en compte, ni même explorée puisque aucune analyse de la diversité des collectifs locaux n’a pu être entreprise.

Est complexe un processus où des transformations importantes peuvent provenir de causes minuscules, alors que des causes importantes peuvent n’avoir aucun effet. Les exemples abondent mais seront analysés plus loin dans le cadre des bifurcations.

Est complexe un processus dont les transformations impliquent des cercles vicieux, des ‘rétroactions’ des causes les unes sur les autres . Là encore cette propriété sera analysée plus en détail ci-dessous, et nous en avons vu un premier exemple dans l’intrication des causes de l’échec de la candidature commune.

Est complexe un processus dont l’issue n’est pas fatale . Il y a généralement plusieurs issues possibles. Contrairement à ce que pensent actuellement un certain nombre de personnes (essentiellement, à ma connaissance, ceux qui n’ont vu qu’une seule des causes de l’échec), l’issue du rassemblement n’était en effet pas fatale. Le fonctionnement même a accumulé une série d’obstacles qui sont finalement devenus infranchissables, et dont nous analyserons quelques uns ci-dessous en termes de bifurcations.

Est complexe un processus où peut se produire de l’auto organisation, organisation collective cohérente sans ‘chef d’orchestre’, sans décision préalable et surplombante. Nous verrons par exemple ci-dessous comment le CIUN s’est auto-organisé en deux camps en dépit de la diversité des opinions.

Jusqu’ici nous avons confronté ce que j’ai pu apprendre du fonctionnement du CIUN à travers les 17 interviews, à la liste des propriétés qui définissent un processus complexe. Ce premier aperçu confirme le bien fondé du choix du CIUN comme un exemple possible de processus complexe, mais il dit plus que cela. Il représente une grille et une démarche d‘analyse , il attire l’attention sur certains aspects, il oblige à rechercher, dans le déroulement du processus des aspects peu habituels, et surtout les aspects dynamiques. Il donne d’ores et déjà une vision de ce qui s’est passé, plus riche, plus dense que ce que j’ai perçu dans nombre d‘analyses de cette période. Il conduit à s’interroger sur les autres possibles, et montre qu’il n’y a pas de conclusion simple à tirer de cet échec.

Lien vers l’introduction

Lien vers la deuxième partie : des outils pour étudier la complexité


[1Pour certains auteurs c’est uniquement le caractère inattendu qui fait l’émergence, et ce mot s’appliquerait selon eux à ce que la science n’est pas capable d’expliquer. Nous ne retiendrons pas cette conception holiste voire vitaliste.

[2On parle plus souvent de systèmes complexes. J’utilise de préférence le mot processus pour insister sur le fait que j’ai ici en vue l’évolution d’un système

[3Dans ce cadre, la notion de bifurcation sera développée plus loin

[4Certains scientifiques récusent l’appellation complexe pour de tels systèmes

[5Les élections présidentielle d’avril 2007 et législatives de juin 2007