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Vers une appropriation politique de la complexité : nouveaux concepts, nouveaux outils pour la transformation sociale

Introduction

jeudi 15 mai 2008, par Janine Guespin

Le monde, la société, l’économie sont complexes. Cette expression mainte fois lue et entendue, loin de sonner comme un aveu d’impuissance peut devenir un levier pour améliorer l’efficacité des analyses et des actions. C’est à quoi s’attache ce texte.

En utilisant quelques uns des concepts issus de sciences de la complexité, il montre, à partir de quelques exemples de démarches de construction d’outils pour la transformation sociale, comment ces concepts peuvent aider à les analyser en stimulant la réflexion dans d’autres champs que ceux dont ils sont tirés. Il ne s’agit ici que de fournir un allié à la réflexion politique et non de la remplacer. A lui seul cet outillage conceptuel ne permet pas de donner sens au monde, mais privé de cet outil l’analyse du monde peut perdre son sens, en passant à côté de la complexité, en la niant, ou en s’y perdant.

Ces concepts peuvent aussi aider l’action. L’utilisation de la science des réseaux pour penser la cohérence entre la structure d’un réseau militant et ses objectifs en est une illustration. Cela correspond à une nouvelle démarche, dans laquelle une réflexion méthodologique s’articule à la pensée du complexe.

Les quelques exemples proposés n’épuisent certes pas le sujet. Ils permettront cependant à ceux qui s’en empareront, en articulation avec la méthode dialectique (que ces concepts enrichissent et précisent), de mieux décrypter la complexité, et de commencer à la mettre au service d’une volonté de transformation sociale.

Il est nécessaire pour cela, que se confrontent les différents modes d’approche de la complexité dans un effort de co-construction d’un projet de transmission de ces savoirs pour une appropriation politique.

Le partage des savoirs est un des enjeux majeurs de la lutte de classes, de la marche de l’émancipation. Il est donc devenu impératif que les militants de la transformation sociale acquièrent (et contribuent à forger) les connaissances nécessaires pour avoir une vision dialectique et dynamique des processus complexes sur lesquels ils souhaitent influer. Il s’agit donc d’expliciter la pensée du complexe, pour que le plus grand nombre de militants de la transformation sociale ait la possibilité de se l’approprier.

Les avatars récents des approches méthodologiques en politique

Le détournement de la pensée théorique marxienne sous l’emprise du stalinisme a conduit à un réductionnisme déterministe, selon lequel le « socialisme scientifique » était l’outil théorique, qui, pour peu qu’on su le manier, disait comment faire advenir la révolution.

À cette conception ‘intégriste’ de la théorie, a succédé progressivement la conception inverse. La reconnaissance que le « socialisme scientifique » comme solution toute faite était une imposture, allait ternir pour longtemps, dans les rangs des communistes et bien au-delà, l’idée qu’une théorie puisse être autre chose que dogmatique. À un matérialisme dialectique pétrifié sous forme de « diamat », devait succéder un relativisme tous azimuts, prônant l’incertitude, au nom du pragmatisme [1]. Certes, le fait que Marx ait utilisé la dialectique matérialiste sans l’expliciter est peut être la source de nombreuses difficultés. N’est-ce pas d’une part ce qui a rendu possible les pires dérives du ‘diamat’, et d ‘autre part, en contrepartie, contribué à faire de la dialectique matérialiste quelque chose d’obscur, de difficile à appréhender, bref, qui a favorisé le pragmatisme ? La dialectique, telle que Marx l’a ‘remise sur ses pieds’ doit se chercher dans les dédales de son œuvre immense. Les tentatives de l’en extraire sont souvent regardées avec suspicion comme des volontés de ‘dogmatiser’. La dichotomie entre dialectique comme ‘logique’ et dialectique comme ‘méthode’ contribue aussi à ces difficultés. Comme si la méthodologie qu’on emploie devait obligatoirement être cachée pour être non dogmatique, comme si militer pouvait se faire efficacement sans réfléchir à sa pratique avec les meilleurs outils disponibles, comme si la logique ne faisait pas partie de ces outils, mais, tout aussi grave, comme si seuls quelques intellectuels (et philosophes) pouvaient avoir accès à ces arcanes, inutiles ou inaccessibles aux militants.

La science aussi fut mise de la partie. Au début du XXe siècle, les tentatives d’utiliser la physique quantique comme soutien à l’irrationalisme avaient échoué. Dans les années 80 la théorie du chaos, la théorie des structures dissipatives, furent appelées en renfort d’une nouvelle poussée relativiste, voire irrationaliste.

On serait donc condamné à penser qu’il n’y a pas de légitimité pour une théorie dans le domaine non déterminé de la politique et que celle-ci se doit d’être exclusivement pragmatique ? Cette vision a certes conforté l’idée de la richesse du pluralisme. Mais c’est une richesse « par défaut », les idées se juxtaposent, ou au mieux se confrontent uniquement entre elles et non à une réalité qui ne serait pas sujet d’étude.

Un nouvel élément plaide en faveur de la mise à disposition des militants de la méthode de pensée dialectique, c’est l’émergence des concepts liés à l’étude de la complexité. Enrichir et rendre plus accessible une méthode souvent encore décriée et mal connue, par l’utilisation des résultats d’une science en train de se faire, et réputée difficile, est-ce une absurdité, une utopie ou une possibilité ? C’est en tous cas le pari que j’ai entrepris de tenter dans le texte qui suit.

Sciences de la complexité et dialectique

Après une longue traversée du désert, la (ou doit on dire les ?) dialectique revient progressivement sur le devant de la scène, comme en atteste par exemple le succès du récent colloque « dialectiques aujourd’hui » [2]. Il n’est pas question ici de faire un état des lieux de cette résurgence, ce dont l’ouvrage cité se charge très bien, mais d’avancer quelques pistes supplémentaires, sous forme d’hypothèses, qui se limiteront volontairement à la dialectique considérée comme une méthode de pensée [3].

Les récents développements des sciences de la nature nous apportent une vision tout à fait renouvelée du déterminisme. Il existe des domaines, tant en biologie qu’en physique, où l’historicité, c’est-à-dire, l’irréversibilité, mais aussi l’incertitude, la non prédictibilité, font partie de la science. Mais l’historicité dans ces domaines, loin de correspondre à une absence de déterminisme, à un relativisme absolu, traduit l’existence de lois de la nature qui incluent par exemple l’existence simultanée de plusieurs possibles, ou qui se réalisent dans des processus extrêmement sensibles aux conditions, et donc non prédictibles. C’est ce que Prigogine considérait comme une dissociation entre science et déterminisme, mais que la majorité des physiciens de ce domaine appellent à présent le déterminisme non prédictible. En même temps des comportements « naturels » inattendus et « dérangeants », sont mis en évidence par l’étude de ces systèmes : ils ont nom chaos, auto-organisation, bifurcations, émergence, multistationnarité. Ces phénomènes sont dérangeants parce qu’ils contreviennent aux canons de la logique formelle, parce qu’ils introduisent des processus objectivement contradictoires dans la science, parce qu’ils correspondent à ce que seule la logique dialectique permet de penser. La science moderne, en étant obligée d’abandonner la liaison entre déterminisme et prédictibilité, entre science et absence d’historicité, redécouvre par là même la dialectique  [4].

Mais alors, n’a-t-on pas les moyens de dépasser l’alternance entre un déterminisme absolu et un relativisme absolu, qui conduisent d’ailleurs à la même attitude ? N’y a-t-il pas une possible alternative, que l’articulation entre les sciences de la complexité et la méthode dialectique nous permettrait d’approcher à nouveaux frais ? N’y a-t-il pas là une forte incitation, non seulement à revisiter les idées ambiantes sur l’inutilité de la théorie, particulièrement de la dialectique, en politique, mais à développer et enrichir la méthode dialectique ?

Que peuvent apporter à la politique les sciences de la complexité ?

Les sciences de la complexité désignent un ensemble hétérogène de recherches, en cours depuis quelques décennies, et pourtant encore débutantes. D’ores et déjà cependant, elles fournissent un corpus de concepts et de méthodes qui permettent d’améliorer la compréhension du monde actuel. En effet, il semble de plus en plus avéré que les systèmes que l’on appelle complexes ont des propriétés « génériques » qui ne dépendent pas de la nature des constituants mais de la forme des relations entre ces constituants, et qui par conséquent peuvent être découvertes en physique et utilisées en économie ou en sociologie [5] (Attention, des propriétés, pas toutes leurs propriétés, utilisées, et non pas plaquées !).

Utiliser ces concepts c’est se focaliser sur les interactions dynamiques entre les différentes entités que l’on considère, ce qui est également le propre de la dialectique. Mais il se trouve que ces interactions ne sont pas linéaires, ce qui est une première raison pour introduire les concepts issus des sciences de la complexité. Des interactions non linéaires signifient qu’il n’y a pas de proportionnalité et d’additivité entre causes et effets : il y a par exemple des effets de seuil, le résultat de l’interaction ne se faisant sentir qu’au dessus d’un certain seuil [6]. La dialectique nous a déjà familiarisés avec ce type de comportement sous le terme ‘saut qualitatif’ ou ‘changement du quantitatif en qualitatif’. Mais il s’agissait là d’un concept relativement flou et global. La dynamique des systèmes non linéaires (qui est la branche des sciences de la complexité qui m’est familière et dont je me servirai tout au long de ce travail) permet de préciser et classer divers types de ‘sauts qualitatifs’ (cf. infra, les bifurcations).

Très souvent ces interactions non linéaires constituent un réseau, terme très à la mode à l’heure actuelle, mais là encore de façon vague. Or les sciences de la complexité commencent à étudier des réseaux, et à comprendre certains de leurs comportements, certaines de leurs propriétés.

Dans le même temps, la réalité sociale aussi évolue, les interactions se multiplient et s’enrichissent grâce à Internet et aux techniques de l’information, et la mondialisation, qui n’est pas réduite au seul libéralisme, se réalise à travers l’émergence de réseaux de plus en plus complexes. Bref, pour reprendre la formule de Chico Whitaker, les sciences de la complexité sont les sciences qui accompagnent l’émergence du « nouveau monde » [7].

Il y a donc là un formidable réservoir d’idées et de potentialités théoriques, pour peu qu’on n’hésite pas à penser les conséquences imprévues et dérangeantes de ces nouvelles sciences en termes de logique dialectique [8], ce qui conduit à tenter de savoir si on peut articuler la méthode dialectique matérialiste et les méthodologies suggérées par les sciences de la complexité. Si « la dialectique est l’exigence de penser concrètement l’universelle connexion des choses » [9] les sciences de la complexité devraient permettre, au moins dans certains cas, de préciser les dynamiques de ces connexions. Une dialectique, enrichie par la confrontation avec les processus et les comportements mis en évidence par les sciences du non linéaire, de la complexité, de l’émergence (sciences qui n’en sont pourtant qu’à leur début) serait-elle à même de contribuer au renouveau théorique nécessaire à la transformation sociale dont a besoin le XXIe siècle ? À même de fournir des méthodes nouvelles pour comprendre un monde, nouveau à bien des égards, et rendre ceux qui la maîtrisent mieux armés pour le transformer ?

Tel est l’enjeu que s’est proposé un atelier de travail (l’atelier L « nouveaux concepts, nouveaux outils pour la transformation sociale » (voir l’article) démarré dans le cadre du colloque ‘émancipation, alternative, communismes’ [10] qui s’est tenu les 19 et 20 mai 2006. Les premiers résultats du travail que j’ai effectué dans ce cadre permettent, je le crois, d’en montrer la faisabilité. Ce texte veut en expliciter les objectifs, et rendre compte de ce travail.

J’y présenterai quelques uns des concepts issus des sciences de la complexité (du côté des ‘sciences dures’ [11]), et montrerai sur quelques cas concrets, comment ils peuvent être utilisés pour mieux comprendre l’évolution de certains processus politiques, voire de les utiliser pour guider certaines actions. Il s’agit donc d’une approche méthodologique, qui n’épuise en aucune façon les objectifs de « l’atelier L » , mais en représente un premier aspect.

Il ne s’agit donc pas d’une tentative d’analyse globale des processus utilisés comme exemples . La méthode, que je tente ici d’illustrer, sous le terme d’analyse dynamique ne peut pas se substituer à la nécessaire analyse politique, mais servir d’outil pour aider, dans des cas concrets à une analyse plus pertinente. Elle nécessite toutefois de s’intégrer à une démarche globale, s’appuyant sur une méthode dialectique enrichie par la prise en compte de la complexité.

Enfin si ce texte se veut une tentative d’expliciter certaines des méthodes permettant de décrypter la complexité des processus politiques, c’est pour en permettre la maîtrise, l’appropriation par tous les militants de la transformation sociale . Penser le complexe dans un monde complexe ne doit pas être l’apanage d’une minorité de ‘sages’ sauf à retomber dans un dirigisme élitiste, dont personne ne veut plus tant il a montré ses limites [12].

Lien vers la première partie : des processus complexes


[1J’utilise ce terme en son sens courant et non philosophique

[2Cf l’ouvrage « dialectiques aujourd’hui » coordonné par L. Sève et O. Bertell, eds Syllepse/espaces Marx 2007

[3Même si cette distinction a quelque chose d’artificiel, elle me permet de ne pas affronter l’épineux problème des catégories, qui nécessite une réflexion philosophique hors de ma portée.

[4Cf l’ouvrage ‘émergence, complexité et dialectique’ L. Sève et al. Eds Odile Jacob 2005

[5Cette conception n’est pas universellement admise, et, même si je m’y réfère, j’en admets la possible erreur. Mais à ceux qui considèrent cette position comme rédhibitoire, j’aurais tendance à demander de juger sur pièces.

[6Des interactions comportant un effet de seuil sont un des exemples d’interactions non linéaires. On en connaît beaucoup dans la vie courante, que ce soit le pot de confiture récalcitrant qui s’ouvre d’un coup après des efforts infructueux, ou la mayonnaise qui prend seulement lorsque la quantité d’émulsion a dépassé une certaine valeur. Inversement, la centrifugeuse à salade représente une interaction de type linéaire où la perte de l’eau est proportionnelle au travail fourni

[7Je ne prétends pas ici à l’originalité, il est certain par exemple qu’un certain nombre de sociologues ont entrepris une démarche similaire. (cf par exemple Michel Grossetti dont les travaux ont été présentés par Yvette Lucas, lors de la journée d’étude ‘réseaux, théorie et pratique du 3 février 2007, voir l’article). Il est indispensable de confronter les résultats auxquels je parviens avec mes méthodes à ceux obtenus par les autres démarches appuyées sur la complexité

[8Lucien Sève et al. Op cité

[9Martelli in ‘dialectiques aujourd’hui’ Syllepse/espaces Marx 2007

[11Il ne s’agit pas d’un choix théorique mais de la volonté de n’utiliser que des concepts que je maîtrise.

[12Je veux remercier ici tous mes amis qui m’ont aidés par leurs critiques et suggestions à rendre ce texte plus clair et plus précis. Merci à Aline, Jean Pierre, Karine, Philippe, Roland et Yves