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Une Europe bien laide

mardi 17 juin 2008, par José Ignacio Torrebianca

L’Europe qui se manifeste ces jours-ci dans les braises encore chaudes des camps de Roms de Ponticelli, dans la banlieue de Naples, est une Europe laide, en contradiction totale avec les principes et valeurs qui sont censés nous unir et que nous avons réaffirmés dans le traité de Lisbonne, que nous nous apprêtons tous à ratifier et à mettre en marche.

Il a suffi qu’apparaissent les premiers symptômes d’une crise économique pour que cette Europe, qui ne rate jamais une occasion de proclamer ses valeurs dans le monde entier, qui donne à tous et à tout bout de champ des leçons de morale, de démocratie et de droits de l’homme, cette Europe qui menace même de recourir à la force pour apporter de l’aide humanitaire à des populations menacées à des milliers de kilomètres de chez elle, s’empresse de boucler ses frontières, à coups de modifications du Code pénal destinées à criminaliser l’immigration ou d’appels de plus en plus fréquents à la suspension des accords de libre circulation des personnes, qui sont pourtant la clé de voûte de la construction européenne.

Pour autant, ce n’est pas dans la crise économique qu’il faut chercher les causes de la xénophobie, mais dans une crise morale fabriquée par des politiques populistes, qui ont fait de l’immigration le fer de lance d’un discours politique dépourvu de toute idée pour résoudre les véritables problèmes des citoyens.

Aujourd’hui, avec une majorité de gouvernements européens penchant vers le centre droit, des partis politiques hypnotisés par le potentiel électoral de la thématique de l’immigration et un ordre du jour politique qui fait une place obsessionnelle à la sécurité, les perspectives de voir l’Europe se doter d’une politique d’immigration commune qui aille au-delà des mesures policières s’éloignent. Au lieu d’une politique d’immigration plus que nécessaire qui mettrait l’accent, de ce côté-ci, sur la solidarité et l’intégration et, de l’autre, sur la coopération avec les pays d’émigration, nous avons une politique de plus en plus axée sur l’arrestation, l’identification et l’expulsion de ceux qui arrivent, et sur la criminalisation et la persécution de ceux qui vivent déjà parmi nous.

Faire de l’immigration [clandestine] un délit et allonger la période de rétention comme entend le faire l’Italie, et interdire l’entrée sur le territoire de l’UE pendant les cinq ans suivant une expulsion [comme le prévoit un projet de directive adopté le 22 mai par les Vingt-Sept] ne revient pas seulement à criminaliser et à maintenir injustement en détention des populations vulnérables qui ont souvent des mineurs à charge ; c’est aussi préparer le terrain à une démolition des politiques d’asile européennes, primordiales pour la sécurité de tous ceux qui viennent de pays où les droits de l’homme sont systématiquement bafoués.

De plus, comme s’il fallait encore prouver l’inefficacité du populisme qui a cours aujourd’hui en Italie, on oublie que ces Tsiganes d’origine roumaine sont par chance des ressortissants communautaires et ne peuvent par conséquent se voir appliquer les mesures de rétention et d’interdiction du territoire envisagées.

À la décharge des institutions européennes, il faut souligner que la directive à l’origine de la récente polémique, qui date de 2005, n’avait pas pour objet de faciliter les expulsions, puisque la législation actuellement en vigueur prévoit déjà des expulsions rapides pour raisons de sécurité publique, autrement dit pour les auteurs de délits. Son objectif était d’harmoniser les politiques de retour, de les assortir de meilleures garanties et, au bout du compte, de les rendre plus transparentes et plus efficaces.

Il faut dire également que la xénophobie et le racisme existent, à l’état plus ou moins latent, dans tous les Etats membres, et pas seulement en Italie.

En Espagne, les violences anti-immigrés d’El Ejido ont cruellement montré, il y a quelques années [en 2000], ce qui se passe quand l’Etat néglige ses obligations en matière de politique d’immigration et d’intégration. Mais l’Espagne, qui a tiré les leçons de ses erreurs et mis en place une politique d’immigration intelligente, se trouve de plus en plus isolée en Europe. Le gouvernement de Madrid, qui a besoin de politiques européennes approfondissant et complétant ce qu’il met en oeuvre chez lui, nage à contre-courant.

L’Europe se targue de son pouvoir de persuasion [soft power], fondé sur l’attrait qu’exercent son modèle social et son mode de vie sur d’autres sociétés, ce qui confère à ses politiques une plus grande légitimité et une plus large acceptation. Mais cette Europe laide, fermée et xénophobe peut difficilement jouer un rôle positif dans le monde, encore moins être un facteur de progrès ou une inspiration pour qui que ce soit.